Intervention à l’UELA le 26 juillet 2018

L’accessibilité du véganisme en question : véganisme et racisme

Introduction

Le Collectif des Raciné.e.s est un collectif antiraciste politique, féministe décolonial et queer basé à Lyon. Nous ne sommes pas personnellement véganes ni végétarien·ne·s, bien que nous soyons sensibles à la cause antispéciste. C’est donc d’un point de vue complètement extérieur que nous apportons notre contribution à notre réflexion d’aujourd’hui, en espérant que vous ne nous tiendrez pas rigueur de notre statut de néophytes sur certains points. Nous tenons toutefois à préciser que notre intervention se veut didactique et accessible aux néophytes de l’antiracisme politique.

Aujourd’hui nous discutons de l’accessibilité du véganisme et plus spécifiquement des rapports entre véganisme et racisme. Notre réflexion se veut donc intersectionnelle, terme excessivement à la mode depuis quelques temps, depuis notamment que les questions de race en France se sont vues repolitisées, ou plus exactement, connaissent un moment liminaire de repolitisation dans la nation du colorblindness (daltonisme) commode¹. L’antispécisme et le véganisme sont au cœur de ces questionnements qui portent un nouveau souffle dans les milieux militants de gauche et sont renvoyés à leurs propres ethnocentrisme et racisme. C’est en ce sens que nous allons nous essayer à une analyse du véganisme d’un point de vue antiraciste. Je parlerai d’abord des leviers racistes de la lutte antispéciste puis nous verrons dans quelle mesure le véganisme est un mouvement intrinsèquement raciste.

I – Les leviers racistes de la lutte antispéciste

a) la fabrication de boucs-émissaires

C’est une technique classique où l’on fait croire qu’une certaine partie des êtres humains seraient davantage responsables de l’exploitation animale que d’autres, uniquement par rapport à leur appartenance ethnique, culturelle, raciale ou cultuelle², et non pas en raison de leur rôle actif dans la création, le maintien et avant tout l’usufruit, le bénéfice du système spéciste. Ainsi, les clichés nauséabonds sur les personnes asiatiques et la consommation de viande de chien, sur les Musulman·e·s barbares et leur viande halal « plus cruelle » que d’autres, les personnes Rroms etc… participent de l’imagerie coloniale du sauvage à redresser, de l’indigène à civiliser etc. Cette technique discursive fonctionne quand on ne fait aucune distinction d’échelle entre les oppressions et l’exploitation animale, quand on ne fait plus de différences entre l’individuel, le collectif et le systémique. Ce privilège de différenciation, d’unicité et surtout de complexité est réservé aux personnes blanches. L’assignation raciale est une norme sociale de pouvoir polarisante (obligation de choisir entre ses différentes identités) par rapport à laquelle il faut se positionner en tant que personnes racisées. Cette assignation n’est ni de gauche ni de droite : elle est blanche; c’est pourquoi elle est aussi la norme dans les milieux d’extrême-gauche, y compris la lutte antispéciste.

b) La récupération / manipulation politique raciste

C’est un thème connu et récurrent du Rassemblement National (ex-FN) : “Les Musulman·e·s sont des sauvages car ils égorgent des moutons dans leurs baignoires au nom d’une religion barbare”, par exemple. On retrouve bien sûr la construction de l’imaginaire colonialiste et donc raciste.
Dans un tel contexte polarisé par les questions de race, et ce depuis 1492, des assos et mouvements véganes activement racistes (s’il existe seulement un une passivité du racisme) peuvent prospérer. Elles luttent pour les droits des animaux tout en travaillant à conserver les privilèges attachés à la blanchité. Par exemple, Nous avons récemment vu passer un long statut Facebook d’une militante antispéciste dont je tairai le nom illustrant une photo volée d’une femme qui porte le voile présente dans une manifestation antispéciste, argumentant qu’il était inacceptable de militer à ses côtés car elle serait une femme soumise au patriarcat, anti-féministe, et promouvant la culture du viol… Malgré un accord apparent sur le bien fondé de la lutte antispéciste, le racisme continue de polariser le militantisme de cette femme blanche, pourtant opposée en principe à toute forme d’exploitation. La polarisation raciste des rapports sociaux de pouvoir supporte l’absurdité (white nonsense) sans problème : il y aurait donc des humain·e·s qui valent moins que d’autres alors qu’elle lutte pour la fin du traitement inégalitaire des vies animales.

En 2016, à l’occasion de la journée de l’abolition de l’esclavage du 10 mai l’association 269 Libération Animale a choisi d’organiser une marche postulant “l’esclavage animal”, avec des visuels reprenant l’image d’un homme noir enchaîné, au comble de l’animalisation raciste négrophobe. Quant à L214, leurs choix d’alliances sont tout sauf équivoques car c’est avec la fondation Brigitte Bardot, proche du Rassemblement National, que l’association décide de s’associer afin de mener des campagnes de sensibilisation où le choix de l’entre-soi blanc est assumé, révélant par là la porosité entre la blanchité et le combat mené ici, reconnaissant les souffrances animales tout en niant la réalité-même de l’oppression systémique des personnes non-blanches.
L’organisation “Veggie Pride” propose une “Marche des Fiertés” antipséciste les 21, 22 et 23 septembre 2018, s’appropriant par-là les luttes queer. On retrouve d’ailleurs sur leur site une terminologie liée à l’esclavage. Or peut-on s’approprier ce combat en proclamant la “fierté d’être un légume” au même titre que les personnes non cishétéros proclament leur droit à l’égalité ?

C’est en ce sens que la lutte antispéciste, au même titre que les luttes queer et féministes, peut se transformer en outil de la suprématie blanche (et on pourrait rajouter classiste, validiste et sexiste). Cette incohérence fondamentale instaure le véganisme comme critère de fréquentabilité des personnes racisées par les personnes blanches, au même titre que l’instrumentalisation fémo ou homonationalistes des autres luttes. Par effet-miroir, on crée les conditions propices à la tokénisation des personnes racisées dans les luttes où leur simple présence servira de caution antiraciste, alors même que nous parlons d’une lutte occidentale, blanche, qui selon certains prismes, peut être interprétée comme résultant de la culpabilité blanche.

Il faut toutefois nuancer : on ne peut pas (encore) qualifier cela de “végonationalisme” à proprement parler car le véganisme n’est pas institutionnalisé. Il y a un Ministère pour les droits des femmes et une sensibilisation étatique aux LGBT phobies, aussi mauvais soient-ils, mais pas de Ministère pour les droits des animaux. Le phénomène que nous décrivons n’est donc pas systémique mais se produit bel et bien à l’échelle de nos luttes.

II – Le racisme intrinsèque à l’antispécisme

a) Argumentations oppressives et faux parallèles

Il s’agit d’argumentaires qui sous couvert de finalité antispéciste utilisent comme outils des exemples faisant l’analogie entre personnes racisées et animaux dans leurs oppressions. De la même manière que le parallèle entre les viols subis par les femmes dans notre système patriarcal et par exemple l’insémination artificielle forcée des vaches n’est pas pertinent, comparer les abattoirs aux chambres à gaz ou aux bateaux négriers pendant la Traite transatlantique relève et participe d’un ressort raciste : l’animalisation des personnes non-blanches. Il n’est en effet pas question de dire que les animaux méritent leur traitement actuel, mais bien que, contrairement à eux, les personnes racisées possèdent pleinement leur pouvoir d’auto-détermination et, a fortiori, peuvent se représenter elles-mêmes et œuvrer à et dans leurs propres luttes avec leur propre voix. La question de la culpabilité blanche se pose alors : c’est en conservant le processus d’animalisation raciste des personnes racisées que des antispécistes et des véganes prétendent être les porte-paroles des droits animaux.

b) Remise en contexte global

Le système spéciste est globalisé et fait partie intégrante du système capitaliste. Avant l’hyper-marchandisation et l’industrialisation de l’exploitation animale, c’est-à-dire avant le boom capitaliste des pays occidentaux, permis par l’exploitation esclavagiste et colonialiste des populations racisées et de leurs ressources dans une logique d’expansion économique et impérialiste déjà plusieurs siècles avant la révolution industrielle, on ne pouvait pas parler de système spéciste tel qu’on le considère aujourd’hui, des points de vue de l’exploitation et de la production.

C’est pourquoi le contexte global est très important : à l’ère de la néo-colonisation, où perdure le pillage des richesses des pays anciennement colonisés, en Afrique notamment, par le truchement de grandes multinationales installées avec l’aide des Etats occidentaux, militairement, politiquement et économiquement, depuis la monnaie imposée jusqu’aux alliances avec des dictateurs, au profit des anciennes métropoles qui continuent d’exploiter les populations anciennement colonisées; à l’heure d’un capitalisme financiarisé sauvage qui met en péril tout l’environnement³, la flore, la faune et le climat, où des pays africains ou caribéens se retrouvent être les décharges à ciel ouvert des déchets de sur-production, et de plastiques extrêmement polluants tout droit venus du gaspillage et de la sur-consommation des pays occidentaux, où en Guadeloupe et en Martinique l’Etat français est responsable de la pollution au chlordécone des sols et de l’eau et de la dégradation de la santé ayant provoqué de nombreux décès des agriculteurices qui les exploitent, à l’heure où dans les pays occidentaux les personnes racisées connaissent les violences et crimes policiers, la discrimination à l’embauche, au logement et à la santé (ex : discrimination bancaire), on ne peut pas avoir une lecture antispéciste absolutiste du monde. Le spécisme s’imbrique complètement avec les organisations raciste, sexiste et capitaliste mondialisées.

Pour finir cette partie, je souhaite insérer une notion importante qui fait sens ici : celle de temporalité et de progrès, qui selon notre cadre normatif, notre organisation systémique, serait une seule et même chose alors même que c’est une arme rhétorique structurante qui permet d’éluder la causalité des phénomènes actuels, des organisations raciste, sexiste, spéciste etc du monde, au profit d’une explication de type colonial qui voudrait nous faire croire que les personnes non-blanches seraient arriérées ou en retard civilisationnel et moral. La notion de développement est elle aussi intrinsèquement raciste car elle évite les questions de responsabilité et de profit des systèmes oppressifs en place. On comprend donc les limites racistes de l’anthropomorphisme mais aussi la problématique de l’appropriation culturelle dans un contexte de fétichisation et de gentrification de nos quartiers, de nos coutumes, de nos plats. Faut-il rappeler que ce sont les populations non-blanches qui, si elle n’ont pas inventé le terme, consommaient végétariens ou véganes bien avant l’apparition de cette lutte en Occident ? Est-on toujours antispéciste s’il on est prêt à consommer de “cruelty-free” alors que beaucoup de produits proviennent de l’exploitation, souvent meurtrière, des travailleuses non-blancs ? Idem pour la consommation de végétaux dont la production participe à la dégradation environnementale et reste financièrement inaccessible aux populations locales et les maintient dans une dépendance alimentaire puisque cette culture est destinée à l’exportation ?

Exemple avec la culture de l’avocat en Amérique Centrale. Une des membres du collectif vient de la Caraïbes et d’une famille d’agriculteurices. La culture de l’avocat n’était pas intensive, étant un arbre produisant beaucoup de fruits, il y avait assez pour nourrir la population. L’avocat était surnommé le “beurre du pauvre” car le vrai beurre coûtait trop cher (il était importé). L’avocat était utilisé pour préparer des plats pas chers et riches en énergie, ce qui permet de tenir lors des longues journées de travail dans les champs. Le problème c’est que depuis que l’avocat est devenu fashion, car c’est du gras végétal donc c’est parfait pour les toasts du matin, il y a une surproduction de ce produit, ce qui fait que le prix de l’avocat sur le marché local des pays producteurs a augmenté de manière exponentielle. Par exemple, on peut trouver des avocats à 5€ sur un marché en Martinique, ce qui est beaucoup si on regarde son poids et le fait qu’il soit un fruit très répandu sur l’île.C’est comme si une pomme coûtait 5€, une pomme !

Conclusion

Le prisme du matérialisme historique révèle les enjeux de pouvoir et les imbrications exponentielles des oppressions. Le racisme, au même titre que les autres oppressions, organise de façon générale le maintien des personnes non-blanches dans des conditions matérielles d’existence précaires ou fragiles, et les personnes concernées sont privées des ressources élémentaires que sont l’énergie et le temps, et surtout, l’argent, notamment dans les autres luttes (anti-capitalisme, féminisme etc) où nos voix suscitent systématiquement la suspicion et peinent à atteindre le plus grand nombre. On peut éventuellement aussi supposer que la transition vers le véganisme, si elle est instrumentalisée par et pour la blanchité, représente un risque non négligeable d’acculturation pour les personnes racisées, où ne serait-ce que cuisiner un plat hérité de nos parents et grands-parents, participant de nos identités depuis longtemps menacées en tant que descendant·e·s de colonisé·e·s, relève politiquement d’une résistance. C’est pourquoi les luttes intersectionnelles autonomes sont primordiales, en non-mixité de genre et/ou de race, afin de créer nos propres espaces et plateformes d’expression, par et pour nous.

Nous vous recommandons donc de vous former avec quelques références :

www.sistahvegan.com (US)

Vegan Hip-Hop movement (US) : https://www.facebook.com/veganhiphopmovement/?ref=br_rs

Facebook : Musulmans végétariens et véganes

Facebook : Palestinian Animal League

Youtube : Groupe armé de femmes zimbabwéennes pour la défense des animaux protégés (Konbini, attention au point de vue raciste)

Chaîne YouTube du Festival Végane de Montréal : vidéo “Dalila Awada – Antiracisme et cause animale : une nécessaire solidarité

En tout dernier lieu nous aimerions oser une critique du nom de notre discussion : le choix du terme “accessibilité” présuppose au moins une chose : la notion de verticalité : est-ce aux personnes racisées de rejoindre le mouvement antispéciste ou bien est-ce aux militants antispécistes, majoritairement blanc·he·s, de soutenir le mouvement antiraciste activement ? La question de l’efficacité mais surtout de la cohérence politique se pose.

N.B :

  1. Inventée en 1991 par Crenshaw lors d’une enquête sur les violences subies par les femmes noires dans les classes défavorisées aux USA. Arrivé en France vers le milieu des années 2000, cet outil est devenu “fashion” dans le sens où il est repris par beaucoup de personnes qui se réclament féministes et pour une politique égalitaire, mais en oubliant qu’elleux-mêmes ne sont pas intersectionnelles. Avant d’être un concept, c’est le vécu concret d’une personne conditionnée par l’injonction à sacrifier une partie de son identité, dans un système qui veut opposer non-blanchité et lgbt, féminisme etc
  2. Cultuelle : adjectif dérivé de “culte”; tout ce qui est lié aux croyances religieuses et à leurs pratiques
  3. Notion de racisme environnemental, qui a été quantifié lors de Katrina en 2005
Publicités

1 réflexion sur « Intervention à l’UELA le 26 juillet 2018 »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close